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Le Projet de Fin d’Études (PFE) a été un travail de quatre mois au sein de l’atelier EaTcAp lors du dernier semestre du cycle de master. Il a été soutenu le mercredi 28 juin 2023 devant un jury composé d’architectes, de plasticiens et de chercheurs, dont : Béatrice Lampariello, Marylène Negro, Anolga Rodionoff, Boris Hamzeian, Sébastien Martinez-Barrat, Pierre-Albert Perillat-Charlaz, Manuel Bello Mercano et Rémy Jacquier, et a obtenu la mention Très Bien.
Le sujet de mon PFE a été inspiré par mes travaux précédents et s’intéresse aux plantes qui poussent spontanément sur les structures urbaines, à la jonction de chaque élément, dans la moindre faille. J’ai commencé par photographier ces situations cocasses, d’insubordination de ces plantes dans l’espace public, venant combler les manquements de la ville, les vides laissés auparavant par des matériaux, des poteaux… Comprenant un peu mieux cette phrase d’Aristote dans son ouvrage La Physique : « La nature a horreur du vide ». Ainsi, elle se développe en ville à travers les micro-vides qu’elle découvre et exploite, ce qui lui permet de croître continuellement.
Il y a donc un jeu subtil entre les couches anthropiques de nos villes et les plantes que j’ai pu approfondir par le redessin, en analysant leurs actions à partir des photos. J’ai essayé de comprendre et d’interpréter ce que l’on ne voyait pas, ce qui se passait en dessous, sous le sol. Le cheminement de leurs racines dans nos sols construits, la manière dont elles se faufilent entre les éléments qui façonnent notre monde.
En dessinant ces plantes, j’ai commencé à me documenter sur les espèces et à les reconnaître. Ce travail d’analyse s’est complété par la réalisation d’un atlas de la flore rudérale de la Plaine du Forez, regroupant une quarantaine d’espèces, sans prétention d’exhaustivité.
La flore rudérale, c’est celle qui est capable de s’introduire dans la moindre brèche de la ville, qui se développe dans les sols chargés en nitrates et acides. Elle profite de l’inertie des matériaux qui construisent la ville. Mais ces plantes sont aussi des pionnières ; elles s’installent là où personne ne l’aurait fait. Et lorsqu’elles terminent leur cycle de vie, elles se décomposent et servent d’humus aux suivantes.
Souvent traitées de « mauvaises herbes » ou « herbes folles », leur folie serait de vouloir nous aider alors que nous passons notre temps à les arracher. Elles n’ont en réalité rien de mauvais, si ce n’est la perte de contrôle que nous avons sur elles. En fait, elles nous sont même bénéfiques. Même les plus petites d’entre elles permettent de filtrer les eaux usées ruisselant sur le bitume, l’asphalte, le béton… Elles facilitent donc une infiltration verticale de l’eau directement dans le sol. Ces plantes stockent également le carbone, enrichissent nos sols en matière organique, nourrissent la faune et produisent l’oxygène dont nous dépendons.
La nature n’est donc pas passive, mais réellement active, et elle a déjà commencé sa lutte contre l’imperméabilisation des sols. Il m’est donc apparu évident qu’il ne fallait pas lutter contre la flore rudérale, mais lutter pour elle et avec elle, en transmettant l’information au plus grand nombre. Ce travail d’observation et d’analyse lors du semestre précédent s’est conclu par la réalisation d’un tract en papier grainé, sensibilisant et invitant quiconque le possède à le jeter sur la voie publique, soutenant ainsi le développement de cette flore rudérale. Le travail de contemplation, un peu naïf, s’est alors transformé en projet-action.
Je me suis donc demandée comment, avec mes moyens, je pouvais lutter ? Comment pouvions-nous repenser la ville en y intégrant davantage la nature ? Ou comment créer une ville plus poreuse ? La boîte en valise imposée comme format pour nos rendus de PFE est devenue une boîte à outils, une boîte à militer permettant d’agir directement sur l’espace public au moyen d’outils. Elle contient entre autres une masse, une mèche de perforateur électrique, du terreau et des graines de flore rudérale. Elle permet d’aller sur site, d’altérer la ville et de soutenir ces mauvaises herbes, en encourageant leur présence et leurs actions dans l’espace public. Les premières opérations ont consisté à fracturer le bitume, l’asphalte et le béton au moyen du perforateur électrique, puis à ensemencer le trou laissé pour favoriser la pousse.
En poursuivant ma réflexion sur ces sols appauvris, étouffés par ces couches, et grâce à la connaissance acquise par l’analyse de l’implantation de cette flore, il m’est apparu logique de m’intéresser aux bordures de trottoirs, qui retiennent la terre, à la jonction entre différents matériaux et flux de circulation. La flore rudérale s’y installe, alors pourquoi ne pas leur laisser la place ?
Les bordures sont des objets préfabriqués en ciment ou en grès auxquels on porte peu d’attention, pourtant elles sont partout, systématiquement présentes dans chaque espace urbain, représentant des linéaires infinis dans nos villes. Le projet s’est alors donné pour mission de libérer cette terre contrainte sous nos trottoirs par ces bordures, autrement dit, d’aller casser des bordures dans la Plaine puis de les subtiliser pour étudier leur morphologie. Mais dès qu’une bordure manquait à l’appel, la commune la remplaçait, dans cette frénésie de maintenir un espace public propre et en ordre, symbole de la gloire et du prestige d’une commune. Il a alors fallu développer une bordure militante, qui assurerait les fonctions d’une bordure classique, à savoir retenir la terre, mais qui permettrait également d’accueillir la flore spontanée et de laisser un accès au sol sur lequel elle repose. Les bordures militantes se confondent dans l’espace public, se faisant peu remarquer mais devenant des hôtes pour la flore et la faune urbaines.
Ce travail m’a amenée à la conclusion que nos sols ne sont plus que des revêtements tassés et momifiés, incapables d’assurer leurs fonctions de rétention d’eau, de stockage de carbone et d’accueil du vivant. Le sol est réduit à une simple surface synthétique, déconnectée de la surface, créant des espaces urbains pauvres en nature. Ainsi, ce projet remet en question la manière dont nous concevons nos espaces urbains, entre l’imperméabilisation des sols et le manque de considération pour la flore spontanée. Il cherche à expérimenter une forme alternative de fabrication de la ville, de transformation de celle-ci par elle-même, de renouvellement avec peu de ressources et de moyens. Débuté innocemment lors du semestre précédent, il s’est transformé en projet-action avec des revendications fortes. S’inscrivant dans une lignée de projets d’action tels que le guerilla gardening, qui cherche à prendre en charge une forme d’occupation des sols par les plantes, il s’agit de montrer qu’il est possible d’agir immédiatement en soutien à cette flore rudérale que nous chassons pour de mauvaises raisons, afin de la réintégrer dans notre quotidien, de recréer du lien, de l’empathie et de l’engagement pour lutter pour elle et avec elle, finalement pour nous !